Dark : héritage, amour et boucle temporelle sur Netflix

Cet article a pour vocation de livrer mes quelques réflexions sur la série Dark et contient donc de nombreux spoilers ainsi que sur d’autres oeuvres que voici :

  • The Leftovers (Damon Lindelof et Tom Perrotta, 2014-2017)
  • Lost (Jeffrey Lieber, Damon Lindelof et J.J. Abrams, 2004-2010)
  • 12 Monkeys (Terry Matalas et Travis Fickett, 2015-2018)
  • Superman (Richard Donner, 1978)
  • 22.11.63 (Stephen King, 2011) et son adaptation éponyme (Bridget Carpenter, 2016)
  • Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985)
  • Twin Peaks (Mark Frost et David Lynch, 1990-1991 et 2017)
  • Le Corps (Stephen King, 1982) et son adaptation Stand by Me (Rob Reiner, 1986)
  • Matrix (Lana & Lilly Wachowski, 1999)

« L’homme est certes libre de faire ce qu’il veut, mais il ne peut vouloir ce qu’il veut. » 

– Arthur Schopenhauer

Le 4 juin 2017 HBO et Damon Lindelof concluait The Leftovers nous laissant le cœur brisé et les yeux emplis de larmes. Pendant trois années, les spectateurs se sont passionnés pour cette série qui reprenait la place vacante laissée par Lost et ses mystères. Des théories ont émergées partout sur la toile, proposant une explication à la disparition de 2% de la population, le point de départ de la série, tout comme l’avait fait la série des naufragés à son époque. The Leftovers avait réussi là où des nombreuses séries de network à high concept – à un concept de départ fort – avaient échouées.

Diffusée alors même que Lost entame sa dernière saison, Flashforward nous vend du rêve et s’écroule au bout d’une saison. C’est la première d’une longue liste de productions trop ambitieuses qui ne dépasseront pour la plupart pas plus d’une saison : The Event, Alcatraz, Almost Human, Revolution, Believe ou encore The Crossing ont quitté l’antenne rapidement et malgré des moyens démesurés. Lassitude du spectateur ou qualité d’écriture disons…bancales, le mystère reste entier.

Cependant, le succès de Westworld ainsi que de Dark dont nous allons causer aujourd’hui prouve un vrai retour du public pour les séries à casse-tête. Mais pourquoi Dark c’est si bien ? Et surtout, pourquoi Dark a réussi là où toutes les autres Lost-like ont échoué ? Nous verrons aussi que notre sujet d’aujourd’hui partage quelques points communs avec Lost et The Leftovers

Commençant par le début, de quoi ça parle Dark ?

Dark est une série allemande diffusée en 2017 sur Netflix qui s’ouvre sur la disparition d’un membre de la communauté de Winden, une bourgade brumeuse qu’on pourrait aisément qualifier de trou paumé. Jusque là vous vous demandez si je ne vous parle pas de Twin Peaks ou encore d’une des nombreuses œuvres de Stephen King, la nouvelle Le Corps et son adaptation Stand by Me en tête. Deux influences clairement revendiquées par Baran bo Odar et Jantje Friese, les deux créateurs de la série. Mais non, le disparu ici c’est Mikkel Nielsen, un jeune garçon d’une dizaine d’années. Le drame ébranle la petite ville, en particulier les adolescents du coin dont fait partie Jonas Kahnwald, déjà endeuillé par la mort récente de son père. Toute la ville se mobilise pour trouver Mikkel mais l’enfant reste introuvable. Et pour cause, il a voyagé dans le temps et vit désormais en 1986. Jonas sera alors amené lui aussi à voyager à la recherche de Mikkel dans de nombreuses époques et se retrouvera pris dans une guerre pour le contrôle du temps qui oppose Adam et Eva, deux êtres énigmatiques qui semblent être immortels.

Gordie Lachance et son gang dans Stand by Me.

Et attention ça va se compliquer ! Si Dark démarre comme tout bon polar nordique, elle s’amuse très vite à bifurquer vers la science-fiction, clé de voûte du scénario. L’horreur ou encore la comédie dramatique font aussi partie de la palette de registre par laquelle Dark va nous faire passer. Notre protagoniste Jonas, qui sera au début le vecteur par lequel nous allons être introduits aux problématiques de la série – une boucle temporelle infernale – va peu à peu passer au second plan au gré de ses rencontres. Le récit devient chorale et nous permet de découvrir avec les voyages temporels les personnages à d’autres moments de leur existence. Sautant d’époque en époque, nous pouvons avoir une compréhension globale de la généalogie et des parcours de vie de nos héros. Ces divergences de point de vue donnent aux créateurs l’occasion d’aborder l’un des thèmes prédominants de Dark, à savoir l’héritage. 

L’Angst allemand et le Weltschmerz dans Dark

Cette galerie de personnages, ces tableaux de familles, le plus souvent détruites – de toute façon défaillantes depuis le début – nous font traverser l’histoire de l’Allemagne et les crises qui l’ont traversée, notamment le nucléaire. Dans Dark, les personnages vivent avec la peur que la centrale de Winden explose, ce qui évoque directement pour les Allemands l’incident de Tchernobyl en 1986 – date charnière pour l’histoire car c’est là où se retrouvera téléporté Mikkel. 

La catastrophe de Tchernobyl a par ailleurs aussi été traitée sur HBO avec Chernobyl à la même période, preuve d’un regain intérêt pour la cause écologique ce qui n’est pas surprenant avec l’arrivée du COVID-19 et ses préoccupations sociales de plus en plus importantes. Par conséquent, nous sommes amenés à réfléchir à des solutions écologiques plus durables de manière plus directe et cette préoccupation passe notamment par l’art (ici les séries) ce qu’on peut voir avec Dark et Chernobyl.

La survie économique de Winden dépend de la centrale nucléaire car elle est le moteur de la ville mais peut aussi la conduire à sa perte. La pluie, un gimmick récurrent de Dark, fait alors écho aux pluies acides qui ont suivi l’explosion de la centrale réelle de Tchernobyl. Comme le dira les créateurs en interview : « Nous étions enfants et nous avons réalisé pour la première fois que l’apocalypse était possible. Nos parents nous disaient de ne surtout pas jouer dehors et d’éviter la pluie. » Un conseil que l’on entendra formulée dans Dark à l’encontre de Jonas par Hannah, sa mère. A le voir marcher de si nombreuses fois sous la pluie, il est difficile de ne pas y ressentir le poids du passé, une certaine mélancolie, renforcée par les tons ternes de la photographie. Les générations d’après sont des survivants. Touchent-ils du doigt le bonheur pour autant ?

L’angst est un concept popularisé par Sigmund Freud et Søren Kierkegaard – respectivement psychanalyste et philosophe – définissant une angoisse existentielle, presque insurmontable. Tout le monde à Winden semble ressentir cet angst, et là où les générations suivantes sont censées ressentir ce bonheur, profiter de cette nouvelle chance, on ne trouve que des entités brisées portant le poids de l’histoire de l’Allemagne. Les enfants, symbole d’insouciance et de bonté, sont ici maltraités, forcés à grandir plus vite – voir le traitement réservé à Mikkel et Elisabeth. Les adultes sont incapables de ressentir le bonheur et font preuve d’un comportement auto-destructeur lorsqu’ils l’obtiennent, en particulier Ulrich qui sombre dans une spirale infernale après la perte de son fils Mikkel. La troupe d’amis de Jonas et lui-même semblent souffrir de ce même mal qui ronge Winden, ce spleen adolescent que dévore tout. Jonas souffre de dépression après la perte de son père tandis que sa petite amie Martha et son frère Magnus voient leur famille entachée par les nombreuses disparitions qui frappent Winden. Quand on pense que le projet tient une partie de son inspiration de l’affaire Dutroux, on comprend tout de suite mieux l’atmosphère macabre et désespéré qu’il s’en dégage.

Pour Jantje Friese, cet angst et le Weltschmerz – nous verrons l’importance de ce thème juste après – sont intimement liés et découlent des deux guerres qui ont frappées l’Allemagne. Bien que les sauts temporels évitent soigneusement ces deux périodes – est-il utile de montrer les atrocités de la guerre pour en traiter des conséquences ? – les stigmates du passé perdurent. Comme elle le dira : 

« Nous sentons qu’avoir creusé dans des thèmes aussi obscurs a beaucoup à voir avec qui nous sommes et ce qui s’est passé durant les premières années du dernier siècle, quand nous avons été confrontés à deux guerres et que des gens ont étés tués au nom des Allemands… C’est quelque chose que nous, la jeune génération, avons beaucoup abordé en cours avec ce questionnement incessant, comment cela a-t-il pu se produire ? Comment les gens peuvent-ils faire des choses aussi terribles et effrayantes ? Je pense que ces thèmes, la noirceur dans l’être humain, c’est quelque chose de très Allemand. » 

Cette culpabilité hante encore la génération Allemande actuelle. Et une création comme Dark en est la preuve. Si les deux guerres mondiales ne sont même pas mentionnées, elles imprègnent le récit. Bien que la série traite principalement du voyage dans le temps, il n’est clairement jamais question de remonter le temps pour changer le cours de l’Histoire générale mais seulement d’histoires personnelles. Il aurait été aisé de le faire. Après tout, si vous aviez le choix ne remonteriez-vous pas le temps pour assassiner Adolf Hitler avant qu’il ne déclenche la Seconde guerre mondiale et pire, qu’il ne commette un génocide ? Les séries télévisées de science-fiction se prêtent particulièrement à ce genre d’exercice car avec elle tout est possible. L’uchronie ou encore la dystopie permettent ce genre de digression. Aujourd’hui la plupart des séries de science-fiction/fantastique proposent un épisode se déroulant pendant la Seconde guerre mondiale – ce que facilite le voyage temporel – où il est question de mettre en scène les nazis, les atrocités des camps de concentration ou encore Adolf Hitler lui-même. On pense notamment à l’épisode « Allo, Hitler ? » de la série Misfits dans lequel un voyage dans le temps permets au Fuhrer de gagner la guerre grâce à un téléphone portable. En théorie l’idée d’assassiner cette figure obscure de l’Histoire semble séduisante mais à l’exécution elle est vouée à l’échec due au « paradoxe du grand-père » ou encore appelé « le paradoxe d’Hitler ». Il est impossible de remonter le temps pour tuer son grand-père car nous ne pourrions tout simplement pas naître dans ce cas-là et donc remonter le temps – tout comme dans Retour vers le futur. La variante concernant Hitler est qu’en l’assassinant avant qu’il ne déclenche la guerre, vous vous empêcheriez vous-même, enfin votre vous du futur, d’avoir une raison de voyager.

Adolf Hitler et le téléphone portable dans Misfits.

Néanmoins dans la diégèse de Dark et même s’il n’est pas question d’un Fuhrer quelconque, il existe un individu qui se rapproche de lui en la personne d’Adam. Cruel et menaçant, il veut réduire à néant le Monde afin de stopper une boucle temporelle dans laquelle il est coincé depuis trop longtemps. Si Adam se révélera motivé par des motivations personnelles qui le graciera – plus ou moins – aux yeux du spectateur, il n’en restera pas moins l’antagoniste principal. Son passé – il est un Jonas bien plus vieux – le rend humain et attire malgré nous notre empathie. Ces caractéristiques morales – et physique, n’oublions pas le manteau noir d’Adam qui évoque les uniformes des hauts gradés SS – ne sont alors qu’empruntés, signifiés.

Adam dans son uniforme que l’on croirait désigné par Hugo Boss.

Cette éviction consciente du passé historique douloureux de l’Allemagne surprend. Il est vrai qu’au gré des sauts de Jonas, je m’attendais à être confrontés au grand boogeyman occidental, à cette figure tristement célèbre qu’est le nazi. Malgré cela, il reste l’angst. Nous ne verrons jamais Adolf Hitler et pourtant nous avons Adam, un homme tout aussi fou.

Une menace plane sur Winden. Consciemment ou non, cette cicatrice indélébile ancrée dans chaque Allemand marque les créations visuelles, comme un rappel incessant avec l’angst et le Weltschmerz. Si l’angst est intrinsèque à chacun de nous, le Weltschmerz est un sentiment qui peut être partagé par un groupe de population, un pays, voire le Monde entier. « C’est la douleur ressentie simultanément à la fois par le monde et par l’état du monde, avec l’idée que les deux sont liés » comme le dira le professeur d’histoire Allemand Joachim Whaley. Un sentiment que nous ne connaissons que trop bien en 2021 avec l’épidémie de COVID-19… Perpétuellement au bord de l’Apocalypse, le monde de Dark provoque ce sentiment chez chacun des êtres qui constituent le récit. Claudia, Jonas, Martha et même Adam semblent éprouver toute la peine du monde – ce que signifie étymologiquement le mot weltschmerz (des mots « world » et « schmerz » qui signifient « monde » et peine ». Leur anxiété et leur colère face à une situation inextricable permettent d’explorer les faiblesses humaines et de les identifier au spectateur. Comment réagir quand une situation nous dépasse ? Que faire lorsque l’on perd l’être aimé ? Comment réagir à la perte d’un proche ? Tous ces questionnements, bien que posés dans une série de science-fiction, raisonnent chez chacun d’entre nous. Une problématique qui se répercute aussi dans un autre continent, chez les Américains avec deux séries que j’affectionne tout particulièrement, à savoir Lost et The Leftovers

Dans Lost et The Leftovers, les personnages sont confrontés à ce sentiment de Weltschmerz. Un sentiment d’origine Allemande qui se ressent néanmoins chez Jack, perdu sur son île, et chez Kevin, perdu dans son existence. Sur l’île mystérieuse de Lost, Jack est confronté à son destin, à son passé, à tout ce qui l’a mené sur l’île. Il n’est pas ici par hasard et l’exercice pour les créateurs de Lost est de nous faire ressentir le tragique de chaque existence des personnages de Lost. Bien qu’empreinte d’espoir, la série nous dépeint des personnes brisées qui ne parviennent pas à se relever, tous comme les épargnés de The Leftovers. Il existe dans toute cette galerie d’entités des similitudes, quelque chose de cassé, d’irréparable. Si pour les Allemands le trou béant qui marqua l’Histoire s’est étalé sur plusieurs décennies l’élément pivot qui a fait basculer l’Amérique se situe le 11 Septembre 2001, date à laquelle les Américains pourtant indestructibles ont vu tous leurs espoirs sombrer.

Lost avec ses voyages dans le temps pose une question qui sera une réflexion perpétuelle pour les personnages de Dark, en particulier pour Jonas : quid de l’inné et de l’acquis ?

PEUT-ON réellement changer son destin ?

Les motivations qui muent les voyageurs du temps, peu importe l’oeuvre de fiction, est le plus souvent de modifier un élément passé ou futur. Deux cas de figure s’offrent alors. Soit ils réussissent à modifier l’élément perturbateur comme par exemple dans le premier film Superman où le super-héros, endeuillé par la mort de Loïs Lane, remonte le temps en inversant la rotation de la Terre et réussit à la sauver. Soit, et deuxième possibilité donc, ils échouent tout simplement. En sauvant le président John F. Kennedy de son assassinat, Jake Epping, le héros de 22.11.63. provoque une Apocalypse. Due à un effet domino progressif, la réélection de Kennedy a provoqué de nombreuses catastrophes qui ont progressivement détruites les gouvernements en place. Devant cet échec, Jake comprend qu’il n’était pas censé réussir et retourne alors dans le passé afin de ne pas empêcher le meurtre du président, rétablissant le futur tel qu’il l’a connu.

Il existe cependant une nuance à la réussite dudit voyage temporel : c’est que le plus souvent ils accomplissent ce qui devant se passer, parfois même sont la source de l’élément perturbateur passé à régler de le leur futur. L’exemple le plus probant est dans la saison 4 de Lost : coincés dans les années 1970 et persuadés que détruire l’île changera le futur, Jack et les autres survivants font exploser une bombe…qui perturbera le champ magnétique de l’île et les fera s’écraser en avion une trentaine d’années plus tard. Même chose pour Dark alors que Jonas tente de stopper Adam. Essayant d’empêcher le suicide de son père pour briser le cycle infernale il découvrira qu’il est la source de l’égarement de Mikkel, l’ayant lui-même mené aux grottes qui cachent le portail temporel. Mikkel finira par grandir et avoir un enfant, Jonas, et se suicider. Une autre boucle temporelle dans le récit.

Une autre série à traiter de manière encore plus explicite le voyage dans le temps est 12 Monkeys. Avec des qualités qui n’ont rien à envier à celles du film dont elle s’inspire, L’Armée des 12 singes, elle a le mérite de s’intéresser à des personnages qui luttent pour s’extirper d’un futur prédestiné. Comme le philosophe Arthur Schopenhauer le disait, d’où mon préambule qui est lui-même extrait de Dark, « l’homme est certes libre de faire ce qu’il veut, mais il ne peut vouloir ce qu’il veut ». Pour Schopenhauer, le libre arbitre est une illusion et l’existence est prédéterminée. Dans cette perspective, qui semble coller à l’idéologie d’Adam, il est impossible de changer son destin. Nous sommes condamnés sans cesse à répéter les mêmes erreurs et même un retour en arrière n’y changera rien. Pour Adam, la seule solution est d’annihiler le Monde, de disparaitre en ne laissant que des cendres et c’est donc à ces fins qu’il manipulera le jeune Jonas. Par opposition, la philosophie d’Eva se rapproche plus de celle de Friedrich Nietzsche : le temps a une conception cyclique qu’il ne faut pas briser. Pour Eva, il doit alors en rester ainsi, selon « l’éternel retour » nietzschéen. Elle va donc s’appliquer à rejouer sans cesse les mêmes actions afin de préserver le bon déroulement de l’Histoire. Adam et Eva n’hésitent pas à trahir une version antérieure d’eux-même pour satisfaire leur conception des choses et transformer le cours de nombreuses existences. Ancrés dans leur certitude, ils ne questionnent pas leur libre arbitre et semblent contrit à obéir à une force supérieur, j’irais même jusque’à supposer au Temps lui-même.

Le libre arbitre est une question récurrente des séries de science-fiction. Comme des pions sur un échiquier, les héros de ces oeuvres semblent être les pantins d’une force bien plus grande. C’est le cas par exemple de Desmond, l’un des personnages les plus appréciés de Lost. Victime de visions lui montrant la mort de Charlie, il fera tout pour l’empêcher, en vain. Il ne pourra rien faire pour sauver son ami le moment voulu. Bien que possédant tous les atouts pour changer le destin, Desmond ne le pourra pas car malgré l’illusion qu’il peut agir, cela reste une illusion. Et il est fort à parier que Kevin, le protagoniste brisé de The Leftovers souhaite de tout coeur remonter le temps mais comme nous l’avons vu, il est impossible de changer le cours des choses…

La fin apporte tout de même un élément de réponse à cette problématique qui survolera tous les personnages de Dark. Pour empêcher l’invention de la machine de voyage du temps, Jonas et Martha prennent une décision radicale : se supprimer eux-même de l’équation. En aidant l’inventeur de cette machine, ils empêchent sa création et disparaissent alors tous deux, court-circuitant la boucle installée. Toute l’histoire est réécrite et tous les éléments auxquels nous avons assistés n’existent plus. Une fin qui rappelle celle de 12 Monkeys, preuve qu’il existe une faille dans la conception de destinée.

LE RÉALISME DANS DARK : entre héritage historique et recherche de simplicité

Ce qui frappe au premier visionnage de Dark, c’est la beauté de la photographie. Épurées, les images semblent essayer de capter la nature de manière la plus réaliste possible. Bien qu’il soit évidemment paradoxal de parler de réalisme quand on évoque le dispositif de cinéma, Baran bo Odar et Frantje Friese s’appliquent à nous faire ressentir le climat, la froideur de Winden et son atmosphère mortifère. Tout est terne dans cette petite ville. Un soin particulier a été accordé pour mettre les éléments naturels en valeur. Il pleut perpétuellement à Winden et la forêt devient pour les adolescents un labyrinthe – métaphore des enjeux constricteurs du récit. Les forêts sont mises en valeur et les arbres semblent parfois observer les personnages, dans un clin d’oeil symbolique à Twin Peaks. La brume qui l’entoure cache de nombreux secrets. Par ailleurs, Winden est une invention totale des deux showrunners de la série. Pour trouver la ville parfaite, il a fallu faire un collage, un assemblage de différents lieux au quatre coins de l’Allemagne. Winden est donc partout et nulle part à la fois.

Cette économie d’effets superflus, cette volonté de se rapprocher au plus près d’un « réalisme » passe par une réduction des effets spéciaux, ceux-là ne se présentant qu’aux moments clés du récit. La caméra elle-même s’approche parfois du visage de ses comédiens, au plus près de leurs émotions – visage quelques fois ingrat, on parle tout de même d’adolescent en pleine puberté… En effet, les enjeux de Dark rejoignent ceux de toute grande série de science-fiction : parler de l’être humain en général. Avant mon visionnage de celle-ci elle m’a souvent été conseillé par cette accroche : « tu vas voir elle va te retourner le cerveau, tu vas te faire twister c’est sûr! » Alors oui Dark est pleine de twists, de rebondissements pour faire moins d’anglicisme, mais là n’est pas la volonté principale de ses créateurs. Dark est une série sur des êtres brisés, une série sur l’héritage comme nous l’avons déjà dit et donc sur des enjeux familiaux. C’est une série sur la famille et malgré sa noirceur sur l’espoir. Sur les choix auxquelles nous sommes parfois confrontés, enrobée dans une histoire de fin du monde.

C’est l’histoire d’un cycle de violence et de douleur qui est brisé. C’est une guerre qui s’achève et j’irai même jusqu’à dire que c’est un appel à la paix, après des décennies si tourmentées en Allemagne.

D’ailleurs, j’en profite pour faire une petite parenthèse pour parler du format et de la diffusion de la série. Contrairement à la diffusion habituelle des séries Américaines se limitant à un épisode par semaine, la plateforme Netflix a choisi de diffuser tous les épisodes d’un coup. Cette diffusion permet d’avoir toute la série sous la main et donc de pouvoir analyser et revenir sur certains éléments du série afin d’éclaircir les mystères restants. Un procédé difficilement applicable pour d’autres séries plus anciennes, notamment Twin Peaks. Seuls les enregistrement sur cassettes vidéos donnaient un accès libre aux épisodes, une pratique utilisée par Damon Lindelof, le showrunner de The Leftovers.

Différentes familles se trouvent et s’affrontent dans l’entourage de Jonas, toutes liées plus ou moins par un lien familial caché. Cette volonté d’explorer les liens familiaux passe notamment par le mélange des différents genres, de la comédie dramatique à la science-fiction en passant par le polar. Dans le premier épisode, un plan séquence nous présente la dynamique familiale de Mikkel avant le drame. Le plan séquence a pour effet de réduire les effets de caméra et nous placer au coeur de la scène, nous mettant en position de personnage à part entière. Nous sommes dans cette maison avant d’assister plus tard à la disparition de ce jeune garçon apprenti magicien si sympathique. Des intentions de mise en scène naturaliste qui s’inspirent pourtant d’un héritage cinématographique international s’éloignant pourtant quelques fois de l’aspect épuré recherché.

L’influence la plus notable et la plus souvent relevée – David Lynch et Twin Peaks, Stephen King exceptés – est celle du photographe Gregory Crewdson. Gregory Crewdson dont la spécialité est de photographier des situations « de la vie quotidienne » est lui-même un artiste qui s’inspire du cinéma, liant photographie et 7ième art au coeur de son travail. Que ce soit du divertissement généreux à la Steven Spielberg ou encore à l’étrange de ce cher David Lynch, ses travaux semblent être parfois le miroir parfait de leur travail, se nourrissant mutuellement. Bien que tirant majoritairement son inspiration de la série de photographies Cathedral of the Pines, on trouve aussi des ressemblances frappantes à des travaux sans nom – publiés dans le recueil Sous la surface des roses – dans Dark. En effet, ces deux séries de travaux correspondent à deux ambiances, deux types d’architecture contenues à Winden : l’aspect rural, donc les forêts, les maisons reculées entourées de verdure, les champs, et l’aspect plus citadin, à savoir le centre-ville, la centrale, l’école.

La dichotomie entre le cinéma et la photographie semble disparaître chez Gregory Crewdson. En effet, les préparatifs pour ses shootings ressemblent à s’y méprendre à une préparation de tournage. Il utilise parfois des studios, qui lui permettent d’organiser la pièce de manière la plus parfaite possible afin d’y restituer au mieux sa vision. Remplaçons son appareil photo par une caméra et vous obtiendrez un long-métrage ! Il n’est plus alors question de capturer le réalisme mais de contrefaire une version du réalisme. Les travaux précédemment cités du photographe ont pour but de livrer une vision de l’Amérique moyenne, des middle-class de notre siècle – ou du moins ce que Crewdson s’imagine. Dans Dark, les personnages ressemblent étrangement à ceux capturés par l’artiste. Perdus, ils errent sans but dans la ville, dans la forêt, dans un environnement qui les absorbe petit à petit. Bien que le photographe soit Américain, il parvient à encapsuler ce sentiment de perdition, ce spleen et au final, cet angst qui devient progressivement international.

Ce qui est paradoxal avec l’oeuvre de Gregory Crewdson et l’hommage que Dark lui rend, c’est le dispositif derrière les oeuvres du plasticien. En effet, bien qu’il souhaite retranscrire une vision réaliste des suburbs américains, nous sommes en droit de nous poser des questions sur la véracité du résultat final. L’Amérique profonde est-elle vraiment comme il la dépeint ? Les artifices déployées nous font douter de ce que nous voyons et parfois nous sommes amener à nous questionner sur cette frontière flou qui colle parfaitement aux aventures du jeune Jonas. Il flotte dans les oeuvres du photographe une impression surréaliste, abstraite, un sentiment de flottement qui se répercute sur le récit de Dark, une petite voix qui nous susurre à l’oreille : « prends garde à ce que tu vois, ce n’est peut-être pas la réalité ». Comme Jonas, nous sommes piégés dans un entre-deux, entre réalité et songe.

Un autre inspiration – cette fois bien plus discrète – est celle d’Edward Hopper. Logique en réalité, car Gregory Crewdson s’inspirait lui-même d’Hopper pour son travail. Tous deux ont pour point commun de vouloir capter une certaine désillusion américaine en y mêlant nature et modernité, comme le fait déjà dans une certaine mesure Dark. La boucle est bouclée. Des toiles d’Hopper se dégagent une nostalgie, une mélancolie. Qu’est-il arrivé au rêve américain ? Cette abandon d’espoir, nous le retrouvons aussi à Winden. L’après-guerre qui devait annoncer une période de prospérité a tourné au cauchemar. Si le ressentiment général provoqué par le peintre imprègne toutes les thématiques du récit, visuellement, on le ressent surtout dans les périodes antérieures à notre époque. Par exemple, il est fort à parier que Baran Bo Odar et Frietje Jansen se sont notamment inspirés d’Office at Night pour recréer le bureau d’Egon Tiedemann dans les années cinquante.

Dans la liste des influences notables, on peut aussi remarquer celle du célèbre réalisateur allemand Wim Wenders. Ce dernier, dont l’un des thèmes de prédilection est la quête existentielle, met souvent en scène des personnages perdus, qui voyagent, dans un ailleurs plus vaste. La nature prend chez lui une importance cruciale, au même titre que ses personnages. Tout comme Edward Hopper – dont Wenders s’inspire également – « les personnages déambulent dans des espaces qui ne leur appartiennent pas totalement » comme le dira Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse. Dans Dark, Jonas, comme tous les autres individus qu’il rencontre semble errer dans une Terre, dans une nature qui paraît avoir une vie propre et qui le rejette. Je pense notamment à toute la période se déroulant pendant l’Apocalypse avec cette étendue de terre désolée, déserte, inhabitable… 

Cette dilution progressive progressive d’influences – internationales et Allemandes – consolident intrinsèquement cette même thématique au sein de la série. Dark devient une série hybride, de par ses genres et ses nombreuses citations. L’héritage historique collectif Allemand reste important : difficile parfois de ne pas voir dans les choix de réalisation mettant en scène Adam un hommage à l’expressionnisme allemand. Jouant sur les clairs obscurs, très peu éclairé, le personnage devient une figure écrasante, effrayante, presque surnaturelle. Par ailleurs, comme nous l’avons déjà dis, le personnage paraît immortel, presque vampirique… L’hommage – conscient ou inconscient – à Nosferatu, célèbre créature de la nuit Allemande, valide cette notion d’héritage historique collectif. 

Tous ces hommages, ces clins d’oeil, permettent d’inscrire la série Dark dans une histoire plus globale. Quel est le but de toutes ces références culturelles ? Mis à part les grandes références importantes déjà citées dans la série, les créateurs s’amusent à produire des citations plus mineurs à des oeuvres que nous connaissons, comme pour installer une private joke entre eux et le spectateur. A l’inverse de Quentin Tarantino qui brouille les frontières entre réel et imaginaire en créant des marques fictives – notamment la célèbre fausse marque de cigarettes Red Apple – pour nous faire comprendre que ce que nous voyons n’est pas notre Monde mais un monde imaginaire, Dark s’amuse à faire appel à une culture collective. On se souvient des barres Raiders mises en avant à l’écran, de la célèbre chanson Irgendwie Irgendwo Irgendwann de Nena, un leitmotiv, le tout enrobé dans une reconstitution historique folle, à toutes les époques concernées. L’inclusion du tube de Nena permet facilement d’inclure l’audience dans les années 1980 en renforçant le thème du voyage temporel, la chanson narrant une histoire d’amour à travers le temps renvoyant directement à Jonas et Martha.

" Gib mir die Hand
Donne-moi la main
Ich bau dir ein Schloss aus Sand
Je te construis un château de sable
Irgendwie, irgendwo, irgendwann
N'importe comment, n'importe où, n'importe quand
Die Zeit ist reif
Le temps est mûr
Fuer ein bisschen Zartlichkeit
Un peu de tendresse
Irgendwie, irgendwo, irgendwann
N'importe comment, n'importe où, n'importe quand "

Paroles extraites de Irgendwie Irgendwo Irgendwann 

J’ouvre une première parenthèse sur Lost et en particulier les saisons 4, 5 et 6. Confrontée à une menace extérieure, l’île se déplace dans le temps, d’époques en époques, avec les voyageurs à bord. C’est donc l’occasion de découvrir le passé de certains personnages et de créer différentes imbrications entre eux – ce qui rappelle Dark. A ce stade de la série, les survivants sont des voyageurs du temps, des explorateurs, tout comme Jonas.

La deuxième parenthèse concerne la référence récurrente que fait Jonas à Martha dans Dark : « il y a un beug dans la matrice. » Une private joke intime entre eux qui déborde sur le spectateur et qui nous inclut dans leur intimité. Référence à Matrix, son but premier est bien sûr d’accompagner leur histoire, de renforcer leur lien et plusieurs fois il y fera référence pour gagner sa confiance. Hors sa fonction première, cette dernière induit une réflexion sur le réel et les apparences, comme nous en avons déjà discuté. Matrix et la référence citée sont eux-mêmes une synthétisation de l’Allégorie de la caverne de Platon. Dans La République, le philosophe expose son allégorie : des hommes sont enchainés dans une caverne et la lumière qui leur parvient n’est qu’une projection d’ombres venant de l’entrée, qui se trouve derrière eux. S’ils pouvaient se retourner, ils pourraient voir la source directe de la lumière et se reconnecter avec le réel. Dans Matrix, Néo doit admettre que la réalité n’est qu’une simulation. Il doit dépasser cette simulation, ce simulacre de vie pour accéder à la vraie réalité. Il en est de même pour Jonas et Martha. Les deux personnages doivent voir au-delà de leur existence et briser le voile entre la réel et ce qui peut être. Confrontés à des enjeux plus grands et piégés dans un boucle temporelle infinie, le couple est amené à questionner le réel. Quid de l’inné et de l’acquis ? N’existe-t-il pas une puissance supérieure qui agit sur notre destin ? Par ailleurs, l’entre-temps, cet espace hors du temps dans Dark, rappelle fortement la matrice de Matrix

Dark : une série sur l’amour, la haine et l’héritage

Alors au fond, pourquoi Dark c’est si bien ? Succès surprise sur Netflix de 2017, la série de Boran bo Odar et Jantje Friese a tourner toutes les regards vers l’Allemagne, ce qui est d’autant plus rare car la science-fiction est un genre plus que mineur dans le pays. Malgré sa complexité – on peut compter autant de fidèles que de haters – et sa froideur, la série est importante à la fois d’un point de vue culturel et esthétique. Porteuse des thématiques chères à la nouvelle génération Allemande, elle est empreinte d’espoir et profondément tournée vers le Monde, après des décennies d’obscurité. Dans Dark, l’amour, la haine, la colère, la rancoeur, la peine, accompagnent nos personnages mais ils ne renoncent jamais, nous offrant le portrait d’une humanité pleine de bonté. De plus, la série est remplie de mystères, de sens cachés, que seuls les spectateurs acharnés sauront déchiffrer, tout cela au coeur d’une création cinématographique hybride mêlant aussi photographie, peinture et dessin – les peintures du repère d’Adam sont clairement prophétiques – faisant de la série un objet mystérieux, une invitation au voyage disponible sur Netflix.

PS: la série n’est malheureusement jamais sortie en DVD en accord avec la politique de Netflix qui voit très peu de ses oeuvres sortir en support physique.

POUR ALLER PLUS LOIN :

  • un article intéressant sur la série 12 Monkeys, une excellente série sur le voyage dans le temps, à voir ici
  • l’émission de SPOILERS qui a consacré un épisode à Dark, à écouter ici ou

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